samedi 12 juillet 2014

Le Japon, un des bouts du bout...



Notre bateau s’éloigne peu à peu de la côte, mais je peine à prendre du recul sur notre passage dans le cœur battant de l’Empire du Milieu. Sur une mer agitée par les vents d’hiver, mon estomac se retourne en tous sens, et je me raccroche comme je peux aux souvenirs de cette Chine surprenante. Entre deux eaux. Aujourd’hui encore, je ne sais pas si je générais moi-même ce malaise, ou si je m’imbibais, telle une éponge, des émotions et des tensions de ceux que nous rencontrions. Nous débarquons au port de Shimonoseki. L’accalmie des eaux japonaises met aussi fin au tumulte des derniers mois.

Shimonoseki, le 28 décembre 2013

Chine, Japon. Noir, blanc. Bruit, calme. Copie, innovation. Masse, détail. Deux nuits en mer font le pont entre une Chine infernale, une machine qui s’emballe et le raffinement insulaire ou l’élégance à la japonaise. Ce contraste aurait été bien moins saisissant si l’on débarquait directement de Hollande ou de Norvège.
« Désolés pour la fouille de vos sacoches. Bienvenus au Japon ». On nous remercie en nous saluant, buste penché vers l’avant, après réception de notre passeport, présenté à deux mains, le tout avec élégance. Elégance. Le goût pour la précision et la présentation. Le sushi -l’ancien fast-food japonais !- incarne bien ce trait de caractère que l’on connait des japonais. Mais cette dextérité dans l’art culinaire va bien plus loin et excelle dans les tous petits riens de leur quotidien. Des détails et des attentions permanentes font du Japon une île à part, où le caractériel occidental en mon genre se boucle le museau et papillonne dans le pays apaisant du Soleil levant. Nous sourions en voyant une statue « Piccachu » devant une cour d’école. C’est bien ça, le Japon est le pays des Bisounours.

Comme à chaque passage frontière, il faut repérer les nouveaux codes, et habituer de nouveau nos yeux à une autre organisation. Repérer où est quoi. Nous voyageons sans GPS, sans carte via Michelin, ni Iphone où GoogleMaps apparaitrait en favoris. Pourtant, depuis l’entrée sur le territoire japonais, la droiture et la rigueur sont une constante dans l’organisation du Japon.

La culture japonaise, en lien avec son histoire il s’entend, dénote grandement de notre pratique de l’espace public. Jours après jour, nous découvrons les codes d’une culture nouvelle que, dans notre ignorance, nous cassons parfois peut-être… Le respect intégral de l’intimité de chacun est primordial. Si bien que, quand bien même on nous surprend au petit matin dans nos sacs de couchage dans l’une des toilettes publiques (handicapées qui plus est, bah oui, elles sont plus grandes..), ouvertes jour et nuit, les joggeurs décontenancés s’excusent du dérangement et referment la porte avec hâte.
Et puis…Beauté et finesse du décor s’assemblent à la magie du détail. Le bruit de la chasse d’eau pour couvrir le désagrément de notre travail aux toilettes, la cuvette chauffée et le jet nettoie-fesses ? C’est vrai, Toto a fait un boulot formidable. L’essuie-main chaud d’avant repas et les cintres à chaque table ? C’est vrai aussi. Les douches, boissons et mangas à volonté inclus dans les internet-cafés ? Banco. Et la dentelle sur les sièges des taxis, leurs chauffeurs aux gants blancs devant la porte arrière à ouverture automatique ? Si, si. Les anecdotes en ce genre ne manquent pas pour dessiner le niveau d’excellence du détail japonais. Ce qui est intéressant également, c’est l’ingéniosité des équipements publics qui accompagnent le reste : le robinet « auto-refermant » dans les parcs, la lumière qui s’éteint lorsqu’il n’y a plus aucun mouvement (et non pas toutes les 10 secondes pour se rallumer éternellement tant que l’on est dans la pièce)…

Ube, le 30 décembre 2013

L’art de la salutation japonaise démontre à quel point le respect de l’autre est présent. Dans les magasins, dans la rue, lorsque deux personnes ouvrent ou closent une discussion. Respect de l’autre et respect de soi. A l’aube, nous longeons la côte Est, la ceinture industrielle japonaise. Derrière ce paysage métallique, un fond de musique classique. Des dizaines de joggeurs nous croisent sur le trottoir. A l’entrée d’une usine, les travailleurs se réveillent en douceur. Echauffements, étirements. Il n’est pas surprenant d’apprendre que le Japon bat des records de longévité.
Oui, respect et considération nous bluffent. Voilà comment s’est construit le confort d’un mode de vie dans l’un des pays les plus densément peuplés au monde. Un archipel de monts et de volcans où doivent cohabiter 130 millions d’individus retranchés sur les bords de mer.

Respect de l’autre et modération. C’est certainement pour cela que les villes japonaises sont si agréables à traverser, et que même la foule dans les hauts-lieux touristiques reste supportable. On a tous l’image du japonais qui se dépêche, à petits pas rapides mais sans courir, pour ne pas faire attendre son interlocuteur ou son client, avant de répéter ses salutations. Cette hâte se conjugue à la rigueur du japonais : on se dépêche, mas pas d‘empressement. Une chose après l’autre. J’allume le néon, je mets mes lunettes et j’observe le nom de la ville que tu cherches. J’ai compris ta demande, j’enlève mes lunettes, je sors avec toi, je fais deux pas et te fais le plan à 2, à 3, à 4 fois si tu ne me comprends pas. Je m’assure que tu n’aies pas d’autres questions. Je te remercie de m’avoir compris. Salutations.

Nous roulons depuis deux jours seulement sur la terre japonaise, et chaque évènement donne lieu à une situation unique, atypique. Ce matin, ma sacoche heurte celle de Xavier et je ne parviens pas à retenir mon cheval de vélo qui tombe à terre et m’emmène. A la seconde, une voiture de police passant par là s’arrête sur le bas-côté. L’officier descend la vitre et s’inquiète. Mon poignet ? Euh, non rien de cassé, merci, tout va bien !
Cette particularité qu’ont les japonais à considérer l’autre ne se traduit pas uniquement dans l’impression de sécurité. La précision des infrastructures urbaines témoigne de l’attention donnée à tous les membres de la société. L’accessibilité de tous, partout, et tout le temps. Inutile de réserver l’argument du niveau de richesse du pays sans lequel il n’aurait pu investir dans ce niveau d’organisation, ou encore l’argument d’un pays vieillissant qui rendrait ces équipements nécessaires. C’est tout simplement ce principe de « barrier free » qui existe depuis des centaines d’années dans la culture du Japon. Une gravure de 1805 montrait déjà un vieillard en chaise roulante à Nihonbashi, une des grandes places publiques de Tokyo. Est-ce étonnant… Les feux de circulations sont accompagnés de signaux sonores, les transports en commun sont équipés de marches-pieds dépliables. Les trottoirs sont tous équipés de cheminements handicapés et de pistes cyclables, d’une signalétique pour le partage de l’espace et pour une meilleure cohabitation des modes de transports. Le principe qui prime est la sécurité et la sérénité de tous. Pas un seul klaxon. Des agents de la circulation donnent les priorités dans les lieux sur-fréquentés des centres villes et accompagnent les sorties d’écoles. Les toilettes publiques sont toujours ouvertes, propres et équipées pour les handicapés… Considérer, c’est donc respecter. Différence culturelle ou affaire d’éducation ?

Nous découvrons un Japon tel qu’il devait être plusieurs dizaines d’années auparavant. Pour une fois, notre nostalgie des époques passées se trouve ici réconfortée. Les japonais ont su garder et faire vivre l’héritage donné. Les festivités de la nouvelle année nous ouvrent les temples d’une manière différente, où l’on peut prendre part avec les familles japonaises aux vœux et prières du nouvel an, partager un verre de namasaké alors que le soleil vient réchauffer nos habits d’hiver. Curieusement, nous voilà au milieu des touristes locaux, caméras et mégas zoom autour du coup.

« Vous verrez, nous avait-on averti, les japonais sont plutôt réservés. Le Japon est tellement peuplé que l’intimité et l’espace privé sont très importants. Il est difficile d’entrez chez eux… » Nous nous étions préparés à accepter cette retenue. Kilomètre à après kilomètre, nuit après nuit, semaine après semaine, pourtant, cet apriori tombe peu à peu en pièces et fini dans les limbes. Le climat hivernal aidant, il faut dépasser les « on-dit », se sortir les doigts du…, et toquer aux portes des locaux pour nous octroyer quelques nuits de répit. Lorsque l’on prend la route, on ne peut jamais prévoir de quoi sera fait demain. La distance que l’on fera, l’abri que l’on trouvera, la météo qu’il fera. Le froid de l’hiver nous glace les doigts au petit matin lorsqu’il faut plier le camp, prends les os au diner lorsque la rosée du soir tombe sur les vêtements. Une journée de pluie, une nuit humide. Deux, trois et le moral cogne, l’énergie fuit. Il vaut mieux éviter la première. La différence de culture et la difficulté à se faire comprendre que l’on a expérimenté en Chine pour la première fois lorsqu’il s’agissait de trouver un abri pour la nuit, nous l’aura appris.

Hofu, le 30 décembre 2013

Bientôt plus de liquidité. Curieusement au Japon, puissance économique mondiale, la pratique de la carte bancaire Visa et Master card fonctionne peu. Les japonais préfèrent le cash. Les banques demandent de fournir une adresse de résidence pour le change, traveller cheque y compris. Merde. Une chose accompagnant souvent une autre… le ciel se couvre, la bruine tombe. Le froid… fait chier. Quelle connerie de venir ici, en hiver… C’est dans ces moments où la fatigue prend le pas que je me déteste dans mes propres choix. Trop vite, toujours bien trop vite.
Nous filons à l’information touristique, après ce marathon bancaire peu probant, dans l’espoir de trouver peut-être une dernière alternative. Et surtout, de trouver l’adresse d’une source d’eau chaude où l’on pourrait se détremper pour cette dernière soirée de 2013, et que l’on pourrait se payer avec nos quelques derniers billets…

Nous y rencontrons Yamada, ancienne institutrice, qui nous invite spontanément chez elle. Quelques heures plus tard, un hot pot à la japonaise fumant sur la table du salon, nous trinquions en famille alors que nos vêtements gris collant tournaient déjà en machine…
La spontanéité de l’accueil japonais. Une après l’autre, les maisons japonaises nous ouvrent leur porte. Le mythe du japonais retranché dans son intimité semble débarquer d’un autre pays. Nous partagions rires et histoires, embarqués dans un humour qui nous parle tant, et une autodérision qui nous fascine. Le ridicule ne tue pas. Il fait rire et est le bienvenu. Pendant quelques minutes, je m’éloigne de cet instant présent et nous observe. Comme c’est drôle… Nous regardons avec attention les photos que nous montre notre hôte. Lui, ingénieur consultant en Chine et Mongolie, et elle institutrice à la retraite et à mi-temps à l’office de tourisme. Ils partent une fois par an en voyage. Une à une, nous voyons leurs photos sur l’écran dans le salon : sa femme posant devant la Tour Eiffel, devant la Mosquée bleue d’Istanbul, devant la yourte mongole, devant… et c’est drôle, parce qu’en cet instant précis, ce défilé du « moi j’y étais » me parait naturel. Je les imagine si bien tous les deux poser devant la cathédrale de Strasbourg, prendre deux photos avec hâte, pendant que leur guide à casquette rouge rassemble les troupes pour remonter dans le bus et continuer les marathons des capitales européennes. Oui, c’est vrai, le japonais voyage beaucoup. En groupe. Et adore les photos. Ce qui parait ridicule depuis la place de la cathédrale à Strasbourg me parait faire sens ici, de l’autre côté de la planète, devant leur poste de télévision.

Nous longeons la côte pour rejoindre Myajyma. Nous roulons depuis plus d’une semaine dans une des aires urbaines les plus étendues du monde, et pourtant, pourtant…

Hiroshima, le 2 janvier 2014

18h. Nous approchons le centre de l’une des villes modernes japonaises, qui se démarque très peu des paysages précédents. Des immeubles épurés, ne s’imposant ni par leur taille, ni par leur forme. Des blocs qui s’encastrent les uns dans les autres, se modèlent dans un environnement dense. Sur l’une des artères principales, un éclairage tamisé, modéré. Peu d’enseignes électriques. Peu de trafic. Un trafic silencieux. Le calme. Le calme si prégnant comme celui-là. Un silence quasi-religieux semble encore imprégner les murs que l’histoire faisait trembler il y a bientôt 70 ans. Comme si le fantôme du recueillement errait encore les murs de la ville. Comme si cette ville neuve portait en elle l’âme d’un recueillement éternel.
La simple modération de la culture japonaise dépasse le comportement du passant qui ne crie, ni n’aboie dans la rue. Même les sirènes des ambulances et les signaux des feux de circulation se rapprochent plus du gazouillis d’un moineau que du crissement électronique stupide que nos oreilles connaissent dans les zones test françaises…

A l’aube, nous plions la tente. Le garde du Peace Park fait sa dernière ronde, et va raviver la flamme du mémorial. De Hiroshima à Fukushima, quelle dérision. Le Japon et les catastrophes atomiques, c’est une longue histoire. Nous filons au Musée du Mémorial, le « Peace Museum ». Un matin d’été, une bombe d’une ampleur inédite soufflait la ville comme un vulgaire tas de poussière. L’utilisation préméditée et top-secrète d’une des armes de destruction massive encore jamais construite dans l’histoire de la stupidité humaine, mettre fin à la 2nde Guerre Mondiale… et surtout stopper une fois pour toute l’expansion de l’Empire japonais, puissance occupant sûrement trop de place sur la scène internationale. Du jour au lendemain, le dynamisme conquérant japonais en prenait un coup, et 200.000 hibakusha en mourraient de conséquence. « Ce n’était pas nécessaire ». Aujourd’hui encore, on ne comprend pas cet acte meurtrier, la décimation de la société civile. Et comme si Hiroshima n’aurait pas suffit, il y eu Nagasaki. Dans les heures et les jours qui suivaient, les médecins, les docteurs et infirmiers ne comprenaient pas la catastrophe à laquelle ils avaient à faire. Une épidémie aux symptômes peu logiques, ou inconnus. Des survivants qui revenaient après 24h, 48h, quelques jours, puis disparaissaient pour toujours pour des raisons qui dépassaient la connaissance des corps médicaux, et bien plus leur entendement… De quoi s’agit-il ? Alors alliés contre la Russie lors de la 1ère Guerre Mondiale, les Etats-Unis mettaient un terme radical au dynamisme dérangeant des japonais et le mettait enfin sous sa coupe. Le contrôle nationaliste du gouvernement japonais n’aura été que vaine stratégie face au radicalisme de guerre de 1945. La « mobilisation des esprits japonais », par la suppression de toute liberté de penser pour gagner la bataille, ne se transformait qu’en une douleur et un deuil national avec ce ravage improbable. Même s’ils pourraient la construire en une semaine, le Japon est une puissance mondiale qui ne pas possède pas l’arme atomique, et qui prône le désarmement nucléaire. Alors que la Russie et les Etats-Unis possèdent 90% des armes nucléaires, la Constitution japonaise l’interdit de partir en guerre.

Troisième jour d’atelier. Pendant que l’on prépare le repas, on sort la bâche. On y dépose quelques photos sur notre voyage, on étend la carte de notre itinéraire. On y ajoute un texte en japonais qui raconte notre petite histoire. Et puis un chapeau pour ceux qui veulent. On pensait de prime abord que le Japon, pays riche où l’on avait suffisamment de temps sur notre visa, serait le lieu pour ce genre d’exposition itinérante. Collecter aussi peut-être quelques fonds, dans l’idée d’exploiter les clichés réussis, et la masse d’histoires que l’on a récoltées. On oublie bien vite la monnaie. Comme une constante, la plus grande valeur de ces instants d’ateliers ont été les rencontres qu’ils ont ouverts.
Cet après-midi, je revenais avec deux grands cafés chauds qu’une dame, passant devant notre table, nous avait offert. J’y retrouvais Xavier, discutant avec un petit vieux. Un de ces p’tits vieux japonais tellement typiques, aux lunettes rondes à la monture claire, et une pêche d’enfer. Lui-même fils d’Hibakusha, il terminait cette année le suivi médical gratuit et obligatoire pour les victimes d’Hiroshima. Oui, parce que quand il s’agit de business et des affaires, il y a toujours un terrain d’entente. Suite à la catastrophe de 1945, les Etats-Unis aidaient financièrement le gouvernement japonais (et donc participaient) au suivi des conséquences des radiations nucléaires sur le corps humain. Car rappelons-le, la bombe atomique n’avait encore jamais été testée sur l’Homme. Il était bien temps de tester ce nouveau jouet… Seiji était donc né un mois après le bombardement. Sa mère, enceinte de lui se trouvait à 13km de l’hypocentre ce jour là. « Je suis sorti d’affaire », nous dit-il. Nous continuons d’écouter son histoire, trois mots d’anglais et un reste de portugais. Comme de nombreux japonais à l’après-guerre, il a exilé au Brésil, principal lieu de diaspora japonaise. Il sort de sa petite mallette quelques copies des clichés d’horreur des nouveaux-nés d’hibakusha. Monstruosités déformées par l’avidité des grands de ce monde, apprentis sorciers sans limite. Il nous donnait ces clichés, dont le passé revivait tout à coup avec force dans son récit de rescapé. Je ne peux m’empêcher de penser aux victimes de Fukushima, dont il est certain que le gouvernement japonais anticipe déjà l’évolution des symptômes, par rapprochement avec les études de Hiroshima. Nous nous serrons la main. La nuit approche et il lui faut rentrer à vélo. Il nous laisse son adresse, et un de ces morceaux de briques brûlés par les radiations de 1945, qui se découvrent lorsque la rivière est en étiage.
Xavier file de son côté au Musée de la Paix pour envoyer quelques cartes postales avant la fermeture. Je commence à ranger les affaires lorsqu’un homme m’interpelle. Nous discutons de l’itinéraire parcouru. Je m’empresse de lui partager nos questions et nos interrogations sur le monde que nous avons découvert, passionnée par l’écoute et le répondant de ce journaliste japonais. Un point en entrainant un autre, nous continuons. La Chine, l’économie japonaise, le dollar, les lobbies, la Libye… « Ne fait pas ça, s’il te plait ». Je range l’enregistreur en m’excusant, et laisse tomber ce reflex intrusif. Xavier nous rejoint. Non, lui dis-je, il ne veut pas que j’enregistre son témoignage. Bientôt engloutis dans la nuit, nous nous retrouvions bientôt seuls sur les quais, le dôme de Genbaku ressortant de l’ombre au loin. Il nous offre une dernière canette de café chaud avant de nous saluer, le froid nous perçant désormais. Je le regardais s’éloigner. Merci, pensais-je encore. Merci pour ce moment délicieux d’écoute et d’échange, encore. Il fait partie de ces rencontres que l’on aimerait faire durer. Il est de ces personnes que l’on voudrait écouter pendant des heures, et à qui on aurait des tonnes de questions à poser. Bon sang, il a tant à raconter, et tant à nous apprendre de ses expériences…
Nous fixions nos dernières sacoches, prêts à partir. Le journaliste revient, visiblement heureux de nous retrouver encore là. « Avez-vous mangé ? Aimez-vous le hot-pot japonais ? ». Nous suivons ses explications, et le retrouvons devant chez lui. « Lorsque j’ai raconté à ma femme la rencontre que je venais de faire, elle me proposa de revenir vous chercher pour partager le repas ». Assis en tailleur, autour de la table, une couette sur les jambes et les pieds près du chauffage, Yudai déposait un à un les ingrédients. « Bien sûr, vous dormirez ici ce soir, il fait bien trop froid dehors. De la bière ? » Nous rencontrions la famille Tanaka et leurs deux enfants. Nous répondons à leurs questions avec enthousiasme. Hâte de raconter à des japonais le plaisir de découverte que nous goutions depuis notre arrivée sur l’île nippone.

Oui, c’est ça… L’Iran. Le Japon nous rappelle l’Iran. Est-ce l’isolement d’un peuple qui fait son hospitalité ? Partout, les japonais cherchent à nous aider, nous indiquer notre direction, nous expliquer la manière dont ils mangent, dont ils vivent, dont ils communiquent. Nous accueillir pour la nuit, nous aider le cas échéant à trouver une place à l’abri où poser la tente. De la même manière que le « standard » à la japonaise dépasse largement ce que l’on attend du « standard » français, les japonais mettent les petits plats dans les grands, et leur art de l’accueil n’égalent pas nos pratiques. L’abri pour la nuit s’accompagne du repas, de la douche, de la lessive, de la conversation, et du petit cadeau avant de repartir. Certainement leur culture de l’entraide y est pour beaucoup. Mai il y a aussi beaucoup d’ouverture d’esprit, et une grande flexibilité. Nous sommes hors des sentiers battus, hors des circuits classiques. Jamais il ne nous est refusé (comme ce put l’être dans des lieux en Europe) l’accès gratuit à l’eau, aux toilettes, à internet. Jamais on ne nous a laissé dans l’embarras, sans solution de secours, sans plan B. Comme ils le feraient avec un enfant, un vieux, un handicapé, chaque demande que nous formulions était un cas particulier, qui était écouté et qui trouvait un moment de réflexion. Cet accès de tous, partout, tout le temps.
Eri nous écoutait avec attention, mais sans surprise. C’est curieux, pensais-je, soit on l’ennuie, soit il semble savoir. « Vous savez, dit-il alors que nous marquions une pause, plusieurs centaines d’années auparavant, des récits d’étrangers décrivaient le Japon comme vous le faite aujourd’hui »…
Le temps s’arrête. Ce soir est de nouveau un de ces moments qui nous transcendent. Se comprendre, être connecté à l’autre et ses sensibilités, sans pour autant se connaitre. A notre tour, nous découvrons leur histoire. Le frère d’Eri est soldat dans l’armée américaine, son beau –frère travaille dans la banque Morgan. Quant à lui, ironie de la situation, il couvrait dernièrement les évènements en Egypte, puis à Fukushima. Avant encore, la Palestine, où il rencontrait les juifs américains, envoyés en colons pour bâtir Israël, pieds à terre des Etats-Unis au Moyen-Orient. Nous échangeons sur les stratégies mondialistes qui nous questionnent. Nous évoquons la Syrie, la Lybie. Nous nous questionnons sur les vrais dictateurs de ce monde. La chine fait peur, c’est le monstre… est-ce vraiment la réalité ? Pourquoi on pointe du doigt la Chine, les dictatures en Iran, Syrie, Lybie, alors que les pilotes du monde sont, pour caricaturer, les Etats-Unis, l’Angleterre et l’Allemagne ?
Nous voyons combien nos préoccupations, nos craintes, nos doutes ne sont pas si extravagants, encore moins abracadabrants. Xavier évoque l’avancée du Pacte transatlantique… « Nous avons le pacte trans-pacifique, nous répond-il, dont l’un des objectifs est de réduire les droits du travail. Cela fait écho au traité transatlantique qui avance en Europe dont vous parlez. » Des traités pour renforcer l’empire anglo-saxon face au géant chinois ? Et que penser du futur du dollar face à l’hyper-endettement des Etats-Unis, dont les bonds sont en grande partie dans les mains de la Chine ? D’ailleurs, combien de temps la Chine va-t-elle garder son rythme d’expansion, vu la bulle spéculative en cours et la fuite des capitaux à l’étranger ? L’histoire se répète souvent, mais ne se ressemble pas pour autant…Il y a 20 ans, le Japon, une des grandes puissances économiques mondiales, entrait dans une longue phase de récession. Inflation, bulle spéculative, des banques qui suspendent l’octroi des prêts à la consommation avant l’effondrement de l’économie. Même symptôme que connait la Chine aujourd’hui, à la différence que le Japon finançait en plus grande partie sa dette sur les ménages japonais. S’en suivi une grande déflation, pensions, salaires, services et biens à la consommation y compris. Dernièrement, les discours du gouvernement japonais s’axaient sur le dopage de l’économie et de la masse monétaire, en…
Arrêtons-là. Nous ne sommes ni économistes, encore moins dans les secrets géopolitiques. Mais ces évènements nous frappent toujours de plus en plus. Crise économique et crise de la dette, aux Etats-Unis comme en Europe. Partout où nous sommes passés – Croatie, Grèce, Iran, Chine, Japon…- on nous raconte que le coût de la vie ne cesse de croître cette dernière décennie. Le chômage augmente, et tous les secteurs se privatisent. Le printemps arabe, les révolutions en ex-URSS, les guerres au Moyen-Orient, au Mali. Les tensions croissantes entre la Chine et le Japon. Une Europe en équilibre instable. Oui, comment ne pas sentir cette mondialisation accélérée, ce mondialisme où les jeux de pouvoir s’exercent à travers les bras de fer des différents blocs continentaux ? Si la dichotomie bloc communiste/ bloc capitaliste n’existe plus, la guerre froide n’a alors jamais été si brûlante, si latente. Plus nous continuons notre chemin, plus nous découvrons un monde qui va dans une même direction. Tiré par une machine inarrêtable dont on ne distingue pas le pilote. Dont on en constate seulement les effets, similaires dans des lieux, des époques, et des cultures différentes. Un certain déjà vu ici, et en cours ailleurs. La flambée des prix, la stagnation des salaires, la raréfaction des emplois, un endettement inintelligible, une pollution croissante, l’abrutissement des esprits.

Takehara, le 6 janvier 2014

Il est de ces soirs que je crains. Ceux où le soleil nous prends en douce, et où la lune nous devance. Un froid glacial tombe sur nos mains rouges et nous ne savons pas encore si nous trouverons un abri pour la nuit. Que je crains ces moments qui nous mettent face à nos propres angoisses… Bien, qu’à cela ne tienne. Maintenant qu’il fait nuit, ça ne change plus rien. Je respire profondément. Ce genre de souffle qui nous recentre sur soi et nous encre de nouveau dans l’instant. Comme s’il fallait se réajuster, être pleinement en soi et dans ce qui nous entoure. Oui, c’est peut-être déjà ça qui s’ajuste avant tout. Oublier la fatigue, et ouvrir à nouveau les yeux.
Nous sillonnons les rues adjacentes et provoquons notre intuition. En ces mois d’hiver, je regarde les maisons, une à une, comme un errant les regarde avec envie. Cette lueur chaleureuse de ceux qui se confinent timidement dans la douceur du foyer. Volets et portes fermés, je n’ose aller toquer et rompre cette intimité. Non, je ne vois rien. Rien de mieux que le temple devant lequel Xavier m’attendait.
A ce moment, une voiture sortait derrière lui.
- « Bonjour Monsieur, pouvons-nous planter la tente dans l’enceinte du temple ? »
- « Oui, oui » hoche-t-il en vitesse avant de s’en aller.
Hésitants, car redoutant d’offenser les lieux, nous cherchons à une sorte d’autorisation suprême. Une ombre passait derrière la maigre baie vitrée. Xavier s’empara de l’album photo que nous avions imprimé et dans lequel nous rangions notre texte japonais. Une petite femme sorti de là, et semblait bien comprendre notre question.
- « Il faut attendre le propriétaire du temple, il va revenir bientôt. »
Xavier sortit le matériel pour faire à manger, lorsqu’une jeune fille arrivait dans la cour, un peu surprise de nous trouver là.
- « Avez-vous trouvé la femme du temple ? Il vous faut demander au propriétaire du temple pour savoir où vous dormirez. »
Bien, bien… mais, qui est cette fille ? Et pourquoi nous parle-t-elle de la femme du temple… La voiture de toute à l’heure revient. Un homme en tunique noire et aux souliers blancs en sortit, et discuta avec les deux femmes. La jeune fille revint vers moi et me dit avec enthousiasme :
- « Le propriétaire du temps veut bien vous accueillir ! »
- « Vous connaissez le propriétaire et la femme du temple ? », je cherchais à comprendre…
- « Oui !- fit-elle avec naturel- Ce sont mes parents ! »
Pourquoi ne pas le dire plus tôt… Nous les suivons.
Nous échangeons nos gros souliers avec de minces claquettes pour avancer sur les tissages de roseaux qui sillonnaient le sol. On nous installe dans une petite pièce près de l’entrée. On nous apporte aussitôt une bouilloire, deux tasses et un plat de sushi.
- « Demain si vous le souhaitez, vous êtes invités à la première messe », nous précise-elle avant de refermer les portes coulissantes derrière elle.
Les cloisons amovibles nous laissaient imaginer les pièces que l’on pourrait ajuster en ouvrant les pans de murs de chaque côté. Au centre de la pièce, une table basse en bois et deux coussins bleus. Une décoration épurée, à l’habitude du style japonais. Sur un des côtés, une calligraphie sur bois et une silhouette bouddhiste. Seule une grande horloge domine. 20h. Nous sommes fatigués et nous endormons rapidement…
A l’aube, nous prenons place dans le temple, en compagnie cette fois de la grand-mère du temple, sous le chant de son fils. 19ème génération. Voilà ce que j’aime chez les japonais. Pas de honte, pas de jugement. Chacun fait comme bon lui semble. Un peu de shintoïsme par-ci, un brin de bouddhisme par là.
- « Merci, nous adressent-ils après avoir terminé le dernier chant. Vous prendrez bien un café avant de partir ? Et n’oubliez pas vos petits cadeaux… »

Innoshima, le 7 janvier 2014

Un pont après l’autre. Le ciel se découvre et je savoure ces instants de simplicité, la chaleur du bonheur où les préoccupations quotidiennes se résument à l’essentiel. Manger, boire, dormir. Chaud, froid. On observe son organisme. Des rêves agités et plus intenses, qui en disent long sur nos angoisses et nos envies. Des sommeils calmes et profonds qui nous engourdissent encore au réveil, qui vous ont englouti pendant une de ces longues nuits d’hiver. Des réflex primitifs nous reviennent, nous surprennent. Sorte de témoin d’une santé et d’un bien-être plus larges. On savoure les ambiances. La musique d’un ban d’oiseaux au loin, le vacarme d’un train à l’approche. Mon guidon vacille au gré de mes pensées. L’attention s’échappe, la concentration m’échappe. J’adore ces creux de solitude où l’esprit vagabonde. L’esprit mielleux et insouciant. « Oui, c’est ça, le Japon se déguste à la manière d’un plat de sushis. J’en salive d’avance. Les ponts pour Shikoku. Matsuyama. Kobe. Kyoto. Mont Fuji. Tokyo. J’attends avec hâte de goûter à tout. Un premier, puis un second, puis… » On avale les kilomètres dans l’impatience de la prochaine surprise. L’accueil d’une famille, une soirée partagée avec des locaux, ces habitués du troquet-restaurant et des karaokés qu’une vieille tient d’un bras de maître, assise derrière le comptoir et la clope au bec. On déguste ces instants comme lorsque l’on laisse fondre un sushi dans la bouche pour en pomper toute sa saveur.

L’île aux 88 temples, le 10 janvier 2014

On tourne, on retourne. Un temple après l’autre, nous ne trouvons rien d’accessible. Au pied d’une butte qu’un temple surplombait, Xavier trouve un bâtiment ouvert mais où personne ne répond. Une voiture arrive, et deux personnes en sortent, les bras chargés de plateaux repas. Xavier les salue, et les invite à lire notre petit texte. L’homme et la femme échangent entre eux, ils semblent avoir compris. L’homme nous invite à le suivre et remonte dans sa voiture. Droite, puis gauche… Nous arrivons dans une cour, où il nous demande de patienter un instant. Il disparut dans un grand hangar en taules vertes et en ressort avec trois autres garçons qui semblaient travailler là. 17h50. Visiblement, il leur dit d’arrêter là pour ce soir. Visiblement, c’est lui le patron, et eux les salariés. Visiblement, nous dormirons ici cette nuit. Visiblement, nous entrons une caverne d’Ali Baba, où nous découvrons d’incroyables outils plus précieux les uns que les autres. Visiblement, ils travaillent le bois et construisent des temples. Et visiblement, il nous octroie une confiance incroyable à nous faire dormir ici, nous étrangers, dans ce décor qui représente toute sa fortune. Les deux garçons arrangent les tables de travail pour nous faire un sommier, rapprochent le poêle à fioul et nous déposent une bouilloire pleine d’eau à chauffer. A l’habitude des japonais, pas un mot de plus. Nous avons l’essentiel, et sa confiance par dessus tout. Je sors les pâtes lorsqu’il réapparut, vêtu d’un complet veston de laine noire, un plateau de sushis sur le bras. Un de ces plateaux repas que l’on avait aperçu quelques minutes auparavant. Il resta près de nous un instant encore, pour s’assurer que nous ne manquions de rien. Non, tout y était, nous étions heureux. Il nous montrait la photo du dernier temple qu’ils avaient construit à quelques kilomètres de là. Il du s’excuser de devoir nous quitter, mais nous invita à le retrouver le lendemain au petit déjeuner. Nous nous frottions les yeux pour être sûrs de voir là où nous avions débarqué. On contemplait autant ce plateau débordant de sushis que l’incroyable collection de rabots et de machines à travailler le bois qui nous entourait. Les plans, les crayons, les tréteaux, les planches, les compas… La porte du hangar s’ouvrait de nouveau, et une vieille dame s’avançait vers nous. Elle semblait avoir été avertie que deux jeunes voyageurs dormiraient dans le hangar, et voulu certainement venir nous voir pour y croire. Ce petit bout de femme était vêtu d’un gilet en feutre violet, que quelques fleurs décoraient. De ses yeux ronds que l’étonnement faisait pétiller, elle scrutait chaque objet que nous avions déballé. Elle semblait stupéfaite, émerveillée, ébahie. Je l’accompagnais autour des vélos, pour lui montrer où nous rangions notre nourriture et nos vêtements. Je lui fis toucher nos sacs de couchage. Je lui tendis l’album photo. Elle me fit comprendre que ces yeux usés ne voyaient rien sans leurs lunettes, et me demanda si elle pouvait le garder avec elle pour le feuilleter chez elle. Elle nous salua, et reparti.
Quand elle revint à l’aube, elle nous remplit les poches de fruits et de Mochi que l’on partage à la nouvelle année. Elle nous partagea en retour les photos de ses pèlerinages de jeunesse. Sept fois le tour des 88 temples de l’île… Puis, elle rouvrit notre album, me demandant si elle pouvait garder cette photo où nous étions, Xavier et moi, accueillis chez les ouzbèks. Je souris, persuadée qu’elle ne se doutait aucunement du lieu où elle avait été prise, et lui offrais le cliché avec délice. Ce petit rien la ravit, et je cru voir pourtant combien il fut important à ses yeux. Nous rangions nos affaires, et elle tournait autour de notre table sans mot dire, les mains tripotant le fond de ses poches. Lorsque son fils revint, elle le renvoya chercher deux photos qu’elle voulu nous offrir en échange. La première montrait la montagne qui se hissait derrière nous et que les nuages bas d’hiver recouvraient. La seconde immortalisait le dernier temple que son fils avait construit, la famille et les propriétaires du temple posant au premier plan. Touchés par cette attention généreuse, nous ne savions comment leur rendre cet accueil. Elle se reprit à tâtonner le fond de sa poche, et se décida à le dévoiler. Nous refusions alors l’argent qu’elle nous tendait, lui expliquant qu’elle et son fils nous avaient déjà donné tout ce dont nous avions besoin. J’étais abasourdie, car je venais de comprendre qu’elle avait lu et épluché notre album d’un bout à l’autre, ne laissant pas une miette d’encre, et devait être tombée sur le texte que nous avions préparé pour faire la quête dans les grandes villes. Je m’excusais de lui refuser ce dernier présent, un refus pourtant qu’elle m’accorda à contre cœur. Elle revint avec trois kilos de mandarines et des cafés qu’elle nous demanda, dans ce cas, de prendre avec nous pour la route. Cela, on lui acceptait, la main sur le cœur.

Dans l’appartement de Shingo. Amagasaki, le 15 janvier 2014

Le réveil sonne à 4h du matin. On s’arrache des décombres, de nos rêves déjà enfuis. L’air froid de la chambre se faufile sous l’édredon et nous glace le seul et maigre élan d’énergie. Un rapide café et nous filons à vélo à travers le Keihanshin. Dehors, pas un rat. Pas un chat. Il fait encore nuit noire et un silence sourd nous accompagne sous les rares lampadaires. Cette ambiance fantomatique d’un quartier vidé, sucé, par l’attraction des centres modernes de Kobe d’un côté et d’Osaka de l’autre. Nous rejoignons le cortège qui se rapproche de Higashi Yuuenchi Park. Au centre, une lueur jaune. Celle des centaines de torches allumées à la mémoire des disparus. Nous arrivons tout juste.
5h46… Recueillement, méditation : nous contemplons. Hiroshima, puis Kobe, et tant d’autres. Maintenant Fukushima. Il ne reste plus rien du désastre dans lequel se réveillaient les japonais, un 15 janvier, 19 ans plus tôt. 7 sur l’échelle de Shindo, son maximum. Le maximum que le Japon n’ai jamais enregistré auparavant, ni par la suite. Ce matin, quelques centaines de personnes venaient entretenir la mémoire de ce tremblement de terre des plus violents. Le pardon et l’acceptation. Plus encore, l’humilité face à une force imprévisible qui peut emmener avec elle, en un instant, le monde fragile et superficiel d’une société : celle de la Nature. Pas étonnant que le shintoïsme soit né au Japon. Les japonais ont une force autant dans leur rapport au passé, qu’ils portent en eux la culture de l’avenir. Sans oublier ce qui fut, c’est aller de l’avant en apprenant des erreurs passées. A côté des photos d’époque et des rares objets exposés dans le Mémorial, reliques de l’ancien Kobe, des écriteaux s’attachaient à mettre en couleur les échecs et les améliorations à apporter aux systèmes de secours et de gestion post-évènement, la reconnaissance des politiques publiques ou des décisions d’Etat de l’époque qui se sont révélées contre productives. Suite au tremblement, les épidémies se sont multipliées. Au-delà des grippes, un symptôme nouveau apparaissait dans les mois qui suivirent, et qui marque particulièrement un lecteur de notre culture : le « syndrome de solitude ». Les personnes âgées et les handicapés furent les cibles prioritaires suite à la catastrophe, et furent relogés dans des habitats temporaires. Isolés de la société et se sentant inutiles, dépressions, alcoolisme et suicides suivirent. Les premiers concepts d’habitat partagé émergèrent alors en réaction à ce fléau de « solitary death ». Cet exemple ne pointe pas uniquement l’intégration des ainés et des handicapés dans la société, mais il démontre aussi la réactivité et l’organisation optimisée de toute une nation. Le matin du désastre, il fallait 5 heures pour rejoindre Osaka, à 40km de là. Un jour plus tard, l’électricité était rétablie. 10 jours de plus et apparaissaient les premiers habitats temporaires. 5 ans après et le besoin de ces habitats avait disparu. Le gouvernement local a entrepris une série de mesure pour relancer rapidement l’économie : création d’une monnaie locale, diminution des taxes aux entreprises…
Est-ce l’héritage du temps des samouraïs qui se traduit encore dans les comportements actuels ? Une culture incroyable de l’entraide et de la solidarité, que l’on trouve aussi bien dans l’après Kobe, que l’après Hiroshima et, récemment, l’après Fukushima. A chaque catastrophe, des réseaux d’aide aux sinistrés se forment, pour envoyer nourriture et vêtements. Des volontaires et des bénévoles se déplacent pour aider à l’évacuation et à la reconstruction des zones sinistrées. Jeunes, vieux, pompiers, équipes de foot… tout le monde s’y met. Magasins et banques ne sont pas pillés dans le chaos. Derrière cette réalité, c’est tout un système d’éducation qui met en avant la hiérarchisation des actions dès l’école. La distinction des niveaux est très claire : l’échelle individuelle (self help), l’échelle communautaire (mutual help) et l’échelle nationale (public help). Au quotidien, ces valeurs de vie en communauté sont vivantes. Par exemple, la participation aux activités de la communauté (nettoyage des temples…) fait partie des clauses dans le contrat d’achat ou de location immobilier…

Dévouement, humilité et droiture. Il y a malgré tout derrière ce visage tranquille une fausse note. Le simple sentiment que ce décor masque quelque chose de plus sombre. A l’instar de la salutation à la japonaise et la dévotion bien connue des travailleurs à leur entreprise et à la nation, on découvre un malaise étouffé et refoulé sous cette soumission profonde, reflex quasi névrotique. Aokigahara -le bois des suicidés aux alentours du Mont Fuji-, une paire de chaussures et une bouteille vide laissées sur un quai. L’inquiétude des jeunes quant à un système économique destructeur. Quant à une vie fragile dans l’ère du nucléaire. Ce sentiment de faiblesse où l’on de trouve plus de moyen d’action dans une situation qui nous dépasse. Anonyme. Impalpable.

Nous sillonnons les rues de Nishinari. Le plus grand bidonville au Japon qui rend visible un pan de la détresse sociétale, où se mêlent SDF, drogués, prostitution et Yakuza. Un bidonville à la japonaise, rangé et quasi invisible en journée. La nuit arrive, et des queues se forment. Vient-on les chercher un à un pour un travail momentané ou pour les emmener à la douche ? Derrière ces attroupements, de grands bâtiments publics accueillent les travailleurs pauvres. Les bidonvilles de l’hiver. J’observe leurs chariots, leurs campements. Je vois leur engelures qui grattent leurs pieds dans des semelles usées, qui gonflent leurs doigts sals et abîmés. J’entends la faim dans leur regard noir et l’impatience du répit que procure une soupe chaude, une douche, un abri. Au coin de la rue, un vieux revend de la nourriture chinée dans un restaurant, ou chipé dans les poubelles des supermarchés, sous le regard lourd de ceux qui sont en sécurité, de ceux qui « ont réussi ». Toutes ces personnes passeront le reste de leur vie à vivoter. A encaisser jour après jour, année après année, l’exclusion d’un monde qui ne leur est plus accessible. S’habituer à la précarité d’une vie déjà si courte…

Tokyo, le 3 février 2014

Depuis la fenêtre du 22ème étage du Tokyo Metreopolitan Government building, j’écoutais mon interlocuteur des Services à l’urbanisme et regardais l’étendue massive de la mégalopole. Je venais de saisir l’enjeu urbain du monstre tokyoïte. C’est vrai ce que nous avaient dit les expatriés rencontrés sur la route menant à l’hypercentre : il y a New York, mais au dessus il y a Tokyo. Ce sont des villes de la taille de Tokyo qui se construisent en Chine. Je repense à ce boom économique et l’hyper-construction chinoise que nous vivions au présent quelques mois plus tôt. La tâche urbaine sans limite que je regardais en cet instant semblait n’être plus que le témoin d’un souffle bétonné d’une croissance urbaine passée. Dans les rues d’une mégalopole que l’on imagine vibrante, débordante et exubérante, c’est un Tokyo au ralenti. Lui aussi semble avoir vieilli. Tokyo. Le bouquet final. Y sommes-nous vraiment ? Shibuya. Le feu passe au rouge. Des foules noires en costard cravate traversent sur les passages piétons. Les vieux aux gants blancs assurent la sécurité dans la circulation. Les voitures s’arrêtent. Un enfant attend son tour perché sur un poteau. Ce calme est surprenant. Hiroshima, Kobe, Osaka, Tokyo, le calme plat…



Le geant chinois : copie ou original ?




Le 18 novembre 2013, passage de frontière


La frontière donne le ton. Les militaires marchent au pas, des petits pas. Jeux de jambes et garde à vous. Leurs coups de gueule et gare à toi. Shutup ! Dans les douanes chinoises, on se tait, des panneaux vous préviennent. Bien. C’est compris, nous n’avons pas le choix et, ô combien, « we don’t want to break your rules ». On comprend mieux pourquoi nos passeports étaient gardés si longtemps au chaud sous le coude du capitaine. 12 :00, la frontière ferme. Plus de camion, seul le bus qui arrive de Osh ramasse les derniers pions. Nos passeports sont maintenant dans les mains du chauffeur qui a pour ordre de nous faire monter dans le bus. Ce que nous craignions comme d’habitude arrive : les vélos l’emmerde, il nous fait payer double. Pas le choix, il nous est interdit de rouler dans ce no man’s land chinois. Après plus de 100km ente les griffes d’un conducteur cyclope et ses aboiements, nous lâchons 50$ une fois le second poste frontière, où nous recevons le tampon, et filons à vélo. Le décor est posé.

Nous prenons un petit chemin sur la droite, après un énième poste contrôle. Un vieil homme en mobylette descend du chemin et demande ce que nous cherchons. Il n’aura pas eu besoin de beaucoup d’explications. « Ils ont besoin de passer la nuit au chaud », semble lui répondre un voisin. Un signe de la main, un sourire. Mettez vos vélos là, entrez ici, c’est chez moi, vous y serez bien. Voilà, c’est tout. Les baraquements, alignés les uns contre les autres, se ressemblent tous. Ils semblent neufs. Le grand-père vit dans une pièce à part, les jeunes mariés occupent le bâtiment principal. Derrière, les toilettes sont arrangées entre les débris de pierre. Comme tous les baraquements de cette communauté, le leur aussi est adossés aux ruines de leur maison d’avant.
J’observe ce vieil homme qui, ne nous ayant rien demandé, ne sachant pas ce que nos faisons là, ni où nos allons ou d’où nous venons, semble heureux et rassuré de nous avoir amené chez lui. Accroupi contre le mur de sa pièce de vie, il sourit et rempli le poele déjà brûlant. Une bouilloire semble bouillir depuis longtemps déjà. Les bras sur les genoux, il tourne ses doigts. Il semble nous souhaiter la bienvenue par son silence religieux pourtant si chaleureux. Quel âge a-t-il... Nus pieds dans de maigres chaussures de villes, il a ces rides de l’âge qui finissent par le rajeunir. Un voisin entre un instant, et procède aux questions « règlementaires » que notre hôte semble ne pas avoir besoin. Il demande notre passeport, vérifie notre visa, puis prend retraite. Nous reprenons nos échanges dans le silence… Son fils, son petit-fils, sa femme, et sa belle-sœur peut-être, passent à leur tour dans la chambre. Une chambre sobre, salon en journée, et dont les murs sont déjà noircis par la fumée du poele à charbon. Dans le fond, sur l’estrade qui occupe la quasi-totalité de la pièce comme pour isoler du froid et de l’humidité du sol, sont empilés et entassés les matelas et les couvertures que l’on déplie et replie pour la journée. Rangez votre nourriture, venez dans le bâtiment à côté, on mange ensemble. Assis en tailleur autour de la nappe plastique posée sur le tapis, la belle-fille nous sert la soupe, accroupie à la porte de la cuisine. Son fils erre dans la pièce, le cul à l’air dans une salopette bleue claire, ces salopettes en polaire fendue à l’entre jambe. Nous montrons notre trajet sur la carte, où l’on se rend compte que l’Europe commence à être bien loin pour eux. Passé la Turquie, la France reste vague dans ce qu’ils situent de l’Europe. Monnaie Iran, papiers volants, tout leur semble précieux, palpant la valeur de ce qui vient de loin.
Il fait encore nuit noire lorsque notre grand-père se lève. Il referme la porte sans bruit, on nous laisse dormir. Au lever du jour, nous sortons nos restes de sacoche pour partager le petit déjeuner. Cacahuètes et pain du Kirghizstan. Nos deux mots de turc et ces quelques trucs à grignoter semblent toucher notre hôte. Un kirghize de Chine. La jeune femme, encore dans la cuisine, distribue les bols de riz. Les plus vieilles arrêtent leur ouvrage, posent les tapis et leurs aiguilles. Une, puis un autre, passent pendant le déjeuner, faire le point sur la couleur des teintures ou sur l’organisation du troupeau. Notre présence semble n’étonner personne, comme si nous faisions partie du décor. Chacun reçoit un second bol. Nous terminons le notre. Oui, il est de ces moments uniques que l’on ne veut pas oublier. Et que l’on ne veut pas briser. Voilà pourquoi la photographie ne rendra jamais la saveur de ces instants : elle n’a simplement pas sa place.


19 novembre 2013, en terres ouïghoures


Nous trouvons refuge pour la nuit dans une de ces centaines de maisons en construction. Un homme passe par là et aperçoit Xavier. Lui expliquant que nous dormons ici pour se protéger du froid, il nous invite immédiatement à plier la tente et le suivre chez lui. Nous entrons alors une de ces grandes fermes rénovée, ou entièrement neuves elles aussi, et qui se démultiplient le long des routes. Même configuration que chez notre kirghize de Chine : trois corps de bâtiment en « C », une cour intérieure. Une grande porte d’entrée en bois massif, ornée de motifs sur la poutre principale. Une plaque route où l’on imagine une inscription « made by chinese governement », et un feuillet où se déroule un texte identique pour chaque maison. Nous entrons. Sa femme reste bouche-bée, surprise et bien interrogative. Le « salamalikoum » de Xavier à la barbe longue la fait éclater de rire. Nous rencontrons les Ouïghours. Nous prenons place dans la pièce principale, près du poêle à charbon. Leur fille arrive un peu plus tard. Xavier sort la carte. Nous découvrons la frontière de la « vraie » Chine, celle des Han. La frontière culturelle qui sépare les chinois très individualistes, nous fait-elle comprendre, des tibétains, des mongols, et des ouïghours musulmans bien plus proches des turques que des chinois. « La Chine, nous montre-t-elle, s’arrête là ». Soit un quart du territoire administratif. Nous lui racontons les dires de ce voyageur à vélo, témoin des répressions de la police chinoise sur les révoltes ouïghours. Elle nous confirme, et traduit avec entrain notre question à son père. Elle nous raconte la vie des Ouïghours d’ici. Ses enfants. Nous regardons les livres d’école. On y raconte l’origine du nom du Takla-Makan, les avancées de Marie Curie. On y parle de la France. La loi de l’enfant unique ne s’applique pas aux minorités de Chine. Ces quelques échanges nous introduisent dans la complexité d’un empire chinois en expansion. Nous fermons les livres, rangeons la carte. Les hommes près du poêle, les femmes dans la chambre. On s’endort sous le chant de la prière de la petite, que le grand-père vient compléter au hasard d’un oubli...

La descente du plateau himalayen nous rapproche du désert du Takla-Makan. L’air est sec et nous irrite la gorge. Bientôt, le vent se lève et transport avec lui une poussière de sable. Au loin, des troupeaux de dromadaires avancent seuls, semblant connaitre leur chemin. Dans les dunes, des traces de mobylettes nous renseignent que la ville n’est plus très loin. Des infrastructures modernes tapissent ce décor perdu. Autoroutes, nouvelles voies ferrées et antennes de téléphonie quadrillent les zones où seuls quelques bergers éparses transhument encore. Endiguement des cours d’eau, barrages hydrographiques et entrepôts logistiques bourgeonnent dans les champs de Yacks. Élargissement des rues anciennes. On rase les maisons pour faire passer les infrastructures. On trace droit, au plus direct. Ponts. Béton. Tunnels. Un niveau d’urbanisme si conséquent à l’un des bouts du bout de la Chine, aux antipodes du quart économique le plus peuplé…

A l’approche de Kashgar, la tension monte. Il y a moins de deux mois, l’attentat d’un Ouïghour sur la place Tienanmen à Pékin exacerbait le contrôle chinois des minorités musulmanes. Sur une vingtaine de kilomètres, nous suivons le cortège militaire. Trente camions avancent au pas et soulèvent derrière eux un nuage de poussière qui vient tapisser les étals des marchands. A l’arrière dépassent les casquettes de soldats, entassés et rangés les uns contre les autres. En ville et aux postes de contrôle, les chars sont prêts à intervenir. Les militaires armés, boucliers à la main, surveillent les places publiques et complètent le dispositif des nouvelles caméras à chaque angle de rue. Au moindre accrochage, la police est sur les lieux en moins de 5 minutes. Le texte à l’entrée de la Mosquée Id Kah, la plus grande mosquée de Chine, et les fresques sur les pignons des maisons en disent assez long. Il faut civiliser les peuples musulmans et leur apporter progrès et modernité. Alors que les pelleteuses finissent d’abattre les restes du quartier traditionnel, les nouvelles rues chinoises accueillent les métiers d’art locaux. Une copie « made by China » des façades d’époque. Encore un bel exemple de la politique d’intégration de toutes les cultures de l’Empire. A votre bon cœur, pensai-je… Le clivage entre les populations chinoises Han et les musulmans Ouïghours est flagrant. Les emplois privilégiés de l’administration et du contrôle sont essentiellement dédiés aux Han. Des guichets de gare aux militaires en passant par les banques, les postes stratégiques sont chinois. Si les transports et les restaurants locaux matraquent de films et de musiques ouïghours, il en faut peu pour comprendre qu’il ne s’agit que d’un acte de résistance.

Une après les autres se succèdent des conglomérats difformes d’immeubles nouveaux. Des villes chinoises toutes neuves mais inertes. Une étrange atmosphère se dégage de ces lieux fantômes qui n’attendent que leurs habitants. Qui attendent-elles : des chinois ? Des musulmans ? Est-ce là le simple pari d’une gestion du pays à grande vitesse par le pari de l’homogénéisation ? Siniser les minorités à coups de colons et de croissance démographique ? Dictature populo-communiste de l’uniformisation ?
Violences et crimes contre l’humanité pèsent bien peu dans les contrats anglo-saxons, dans la dette des USA ou dans le futur contrat nucléaire français. Total, Coca-Cola, Unilever, Dunlop, Starbucks, Michelin, MacDo. Business commercial et bons coups financiers. Pas d’entrave. Pas d’embargo. Les Ouïghours ? Connait pas. Oh, les tibétains…

Le 2 décembre 2013, Monastère de Labrang

Sur le bord de la route, des dizaines de pèlerins cheminent au ralenti, se lèvent et se recouchent au sol, au rythme des prières. Des protections sous les mains et les genoux, des chaussures emmitouflées dans de vieux chiffons et un maigre sac à dos. Nos cœurs se soulèvent aux passages nerveux des bus et des camions chinois, qui les poussent à coups de klaxons et les frôlent dans un nuage de poussières. Interface étrange. Ambivalence des cultures. Choc des mondes. De l’agitation chinoise à la lenteur tibétaine. De l’adolescence de plaine à la sagesse d’altitude. L’atmosphère change du tout au tout. Les visages s’affinent. Passant inaperçus dans le quotidien des chinois, les yeux noirs des pèlerins tibétains s’attardaient sur nos visages, curieux, semblant regarder quelque chose encore jamais vu auparavant.
6h. Le son des trompettes au loin nous indique qu’il est l’heure. Dans l’obscurité de l’aube, l’encens court les ruelles. Des branches de sapins brûlent dans les cours, et laissent trainer une épaisse fumée blanche. Emmitouflés dans nos manteaux, nous rejoignons le cortège de drapés rouges, la mine béate. Les Monks, ces moines tibétains, sortent par centaines de leurs loges et forment ce long défilé. Bientôt, ils font sauter avec hâte leurs bottines de cuir noir, avant de disparaitre dans le temple, alignés côte à côte dans le rythme des chants. Dans la cours d’à côté, d’autres moines s’agitent pour préparer la soupe de riz. D’autres encore viennent s’assoir sur le perron et chanter, leur long chapeau en feutre jaune balançant de gauche à droite, comme pour donner la mesure. Les pèlerins s’amassent par dizaines devant le temple, pour y jeter une à une les soutras bien enroulées et quelques billets, données à prier à l’un des moines. A l’intérieur, les moines déroulent par milliers les messages et continuent leur ronron incessant. Les portes se ferment. Pieds et mains gelées, nous battons retraite. Pourtant, nos pas s’attardent dans les ruelles du Monastère, voulant faire durer encore cette ambiance si curieuse. Oui, une ambiance bien à elle, la magie d’un spectacle spirituel, vidé du superflu et du matériel. Ou presque. Et ce « presque » nous tue. Nous scie les yeux. Nous n’étions plus surpris de voir, y compris dans les coins les plus reculés et les plus pauvres, les symboles du mondialisme : télévision, Coca, portables. Ce midi, assis à table dans une des annexes du temple, nous regardions les moines et les pèlerins qui viennent manger au chaud. Deux jeunes moines prennent place à la table d’en face, et pose devant eux une tablette « Apple » pour y regarder un film. Dans leur poche comme tout le monde ici, des « Iphone ». Le seul téléphone au monde dans les mains des tibétains. L’unique qui comporte l’option de langue tibétaine. Steve Jobs : est-ce par pure conversion au bouddhisme, ou pour racheter ta vie future ? Peu importe. En 2014, à 3000mètres d’altitude, sur le plateau du Tibet, la dernière marche avant d’être sur le toit du monde, un symbole de l’industrie américaine dans les couloirs d’un Monastère bouddhiste. Est-ce un paradoxe ? Qu’en est-il réellement… Sommes-nous les plus inadaptés qui soient au monde actuel, refusant bille en tête et combattant l’hyperconnection et le virtuel, symboles de la falsification des rapports sociaux que nous observons dans notre génération ? Ambivalence technologique dans un haut lieu stratégique : le plateau tibétain.

Nous errons quelques jours encore dans ce Monastère, où spiritualité et modernisme ne s’opposent pas. Où l’un semble même ne plus exister sans l’autre. 7h30. Le jour se lève. Dehors, sur le trottoir, on découpe la viande de yacks déjà gelée. -15°C me dit-on. Je suis la procession de pèlerins le long du mur des prières. A 3000mètres d’altitude, le vent est glacial. Je fourre mes mains dans mes poches et regarde ces vieux tibétains courbés sur leur canne, marchant dans leurs maigres baskets « Nike » qui laissent leurs chevilles à nu.
Vu de l’extérieur, le processus est classique : disparition des pratiques traditionnelles et restriction sur l’usage des ressources naturelles. Moderniser les sauvages par la sédentarité. Faire vendre les troupeaux pour acheter l’un des tout nouveaux logements « made in China » qui se propagent en aval du Monastère. Les tibétaines se vendent comme ménagères dans les nouveaux hôtels à touristes, en pleurant l’oubli de leur savoir faire. Le corps de leurs morts, alors offerts en don aux oiseaux, sont jetés au feu. Les rapaces migrent d’ailleurs de ces zones désormais interdites et que les militaires occupent. Il est indubitable que la localisation du Tibet en fait un point géostratégique. Le plateau tibétain donne naissance à de nombreux fleuves utiles à la Chine (dont les fleuves jaune et bleu) et à l’Inde (Gange). Mais il est aussi situé au milieu des zones les plus peuplées au monde. Pas étonnant que cette zone intéresse autant le gouvernement chinois. C’est curieux d’ailleurs que le Tibet semble n’intéresser que la Chine…


Le 7 décembre 2013, Lanzhou


Coups de pédales après coups de pédales, le décor tombe. Les coulisses des villes prometteuses nous montrent un empire à deux vitesses. Les magasins de luxe, les nouveaux riches billionaires et l’opulente modernité contrastent avec la masse de travailleurs en cotte bleue, un foulard sur le visage et les mains noirs dans les sacs de charbons. Au loin, les grattes ciels annoncent l’entrée dans un nouveau cœur urbain. La périphérie reflète la réalité étouffée. Les recycleurs et les mineurs versus pseudo-luxe. La Chine me fait penser à l’Iran en ce sens que toutes les deux sont gouvernées par des dictatures. Mis là où les iraniens trouvaient encore refuge dans la culture, la poésie et la philosophie, les chinois sont maintenus sous-éduqués. Éducation tronquée et propagande tenue pour vérité. En Chine rurale comme en ville, ce n’est pas tant la pauvreté alimentaire qui m’ait le plus frappé (surtout en voyant les quantités de nourritures gaspillées), que la pauvreté de penser. Dépourvus de tout moyen d’évasion. Malnutrition de l’esprit. De quoi rappeler la longue histoire de l’Empire chinois…

Ce soir encore, nous demandons l’aide des paysans. Le temps s’ancre de nouveau. Un décor vivant. La clope au bec, le béret posé sur la tête, le grand-père tient son petit-fils sur les genoux. Il nous regarde, le sourire aux lèvres, le visage heureux. Instant d’insouciance parfait, où les mots laissent place aux regards dans un moment partagé. Derrière nous, un grand poste de Mao, majestueux. Devant nos, un enfant qui verra peut-être une toute autre Chine.
Ces instants me font toucher du doigt la profondeur d’un quotidien en Chine : la politique de l’enfant unique. Tout parent chinois, Han, peut avoir autant d’enfants qu’il le souhaite. Le premier est gratuit et a droit à une carte d’identité. Pour ceux qui suivent, il faut payer. Sans parler de sortir du pays, privilège des riches, voyager en Chine reste l’apanage de ceux qui ont une carte d’identité. Sans elle, impossible d’acheter un billet de train, de bus ou d’avion. Sans elle, il faudrait passer clandestinement les postes de contrôle internes. La carte d’identité concentre toutes les informations de l’individu. Tracé au millimètre de ses origines, de ses mouvements, de son histoire. Des lecteurs de puce RFID dans les gardes de bourgades improbables. Des chinois menés à la baguette. L’errant, le vagabond, le voyageur chinois que nous voyions parfois sur les routes, seuls, faisait parti des privilégiés. Ici plus qu’ailleurs, « if you have no money, you are nobody ».

Kashgar, Lanzhou… A côté des images d’une puissance militaire terrestre, aérienne, marine, nucléaire, économique, démographique, on promeut une Chine démesurément moderne. Démesurément dynamique et à la pointe de la technologie. L’exhibition d’une urbanisation éco-friendly. L’alliance ville-nature, l’éducation au tri des déchets, à la propreté. La façade des écoparks, de l’énergie solaire et des micro-éoliennes, d’une ville hyperdense.Les montages d’éco-quartiers financés par les grands groupes occidentaux. A côté, des tonnes de nourritures jetées, gaspillées. Le discours des lobbies agro-alimentaires résonnent dans notre tête. OGM et agriculture industrielle comme seul solution pour nourrir une planète trop peuplée… quel dégoût.
Dans un parc surplombant le centre de Lanzhou, nous échangeons avec un ingénieur du bâtiment. La Chine, affirme-t-il, a suffisamment de ressources énergétiques, et ce pour de nombreuses générations encore. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter ». Ça va alors, je me sens mieux. Eux aussi après tout ont droit de croire en une énergie infinie.Doper la construction et la consommation. Prendre tant qu’il y a l’énergie pour rattraper le niveau de développement occidental en trois fois moins de temps. Faire former des ingénieurs chinois très rapidement, alors que le reste de la société ne suit pas. La formation de la société ne suit pas l’innovation technologique. Fourmilière d’ouvriers en cotte bleue et nouveaux hommes d’affaires en voitures de luxe. Les voitures et les scooters électriques marquent l’arrêt de la bicyclette qui reste l’apanage des pauvres. Pourtant, comment passer à côté de signes avant-coureurs comme ceux-là. A l’image des produits « made in China » dont on connait la qualité, l’urbanisation semble aussi rapide que fragile. Des copies de villes et d’immeubles de mauvaise qualité. Pas de culture de l’entretien, pas de formation à la maintenance. Les bâtiments de l’époque soviétique en Asie centrale semblaient ne pas avoir bougés. Vieillots, démodés et rustiques, l’intérieur reste impeccable. Le temps semble s’y être figé. Alors que la Chine connait son apogée consumériste, le récent tombe avant même d’être terminé. Décrépitude, murs et fenêtres abimées. Fuites et câbles sectionnés. L’ingénieur nous confirme : la durée de vie des bâtiments, que personne ne peut se payer vu les prix, et prévue pour 15 ans. A quoi ressemblera le géant chinois dans 10 ans ? Pourquoi faire si vite ce qui ne tiendra pas ? Bluff, illusion ? Nous alternons entre la surconsommation des villes et les cabanes sans chauffage de campagne.
La bulle spéculative rend inabordable le prix d’achat des nouveaux immeubles. Récemment, les banques restreignent par manque de liquidité les crédits accordés aux ménages. Les expatriés que nous rencontrons nous le répètent : une grosse crise est à attendre dans moins de 10 ans, en tout cas bien plus tôt qu’on ne le pense. Comment, pour une puissance industrielle comme la Chine, prendre à bras le corps les injonctions énergétiques et climatiques ?


Le 10 décembre 2013, Xi’an

Retour dans la religion moderne. Celle du Dieu de la croissance et de la civilisation par l’urbanité. Nous sommes troublés par un tel développement en Chine. La théorie d’une colonisation démographique pour siniser le territoire ne tient pas la route. Les minorités disposent toujours de droits privilégiés quant au nombre d’enfants par femme, contrairement aux Hans. Les perspectives d’un déclin démographique d’ici 2023 que l’on en croit les projections, d’un déséquilibre des sexes en plus des enjeux économiques que cela implique pour le pays, ont amené le gouvernement à modifier sa politique de l’enfant unique. Désormais, deux enfants par ménages seront gratuits. Pourquoi donc cette croissance fulgurante et démesurée des villes ? La bulle spéculative en est-elle la seule fautive ?
Nous profitons que nos passeports attendent le tampon du Bureau de la Sécurité Publique délivrant les extensions de visa, pour filer à l’Université de Xi’an. Une ville de 3000 ans d’histoire. Ce qui se passe dans les villes anciennes de Kashgar, de Labrang, ou de Xi’an vaut pour Pékin et Shanghai. Quel impact psychologique de ces destructions ? Arrachement des racines, effacement de l’histoire ?

De fil en aiguilles, de bouche à oreilles et d’un coup de fil à l’autre, on me met en contacte avec un professeur qui me propose de le rencontrer le lendemain.
18h, à la bibliothèque de l’Université. Nous nous apprêtions, Xavier et moi, à laisser tomber nos reflexes de logiques occidentales pour essayer de comprendre la stratégie du gouvernement chinois. Ancien étudiant à Berlin et diplômé d’une thèse sur « Le coefficient de densification en Chine », Wang était notre homme. L’une après l’autre, mes questions semblaient faire mouche. Au fur et à mesure de ses explications, ces milliers d’hectares fraichement bétonnés prenaient enfin du sens. D’ici 10 ans, les villes devront accueillir 400 millions de nouveaux urbains. Non pas tant en conséquence de la croissance démographique, que d’une politique d’urbanisation dans tout le pays. Gérer l’Empire grâce à un système de villes uniformes. Ramener tous les ruraux en ville, là où devront se développer emplois, écoles et lieux de santé. Élever le niveau de vie minimal de l’ensemble de la population. Tirer les pauvres de leur sous-développement et de leur survivance par le mythe urbain. Bien sûr, le gouvernement sait qu’il aura de gros enjeux économiques à anticiper, pour créer des emplois et former aux métiers urbains ces nouveaux arrivants, alors dépourvus de leur équilibre et de leurs outils... Quant aux excroissances spectaculaires et tout azimut des villes ? C’est trop tard, répond-il, « We can’t control it ».

La Chine est ouverte depuis une trentaine d’années au marché mondial. Malgré le bras de fer du gouvernement à diriger le pays vers un développement rigoureusement organisé et optimisé, il semble être dépassé par une machine intérieure qui s’emballe. Un rythme qui le dépasse. Comme si le développement aujourd’hui était indubitablement calqué sur celui des pays occidentaux, tiré dans les logiques et les effets du marché mondial. Comme si la Chine n’avait d’autre choix que de passer par les stades dévastateurs du développement que nous connaissons sur les plans environnementaux et sociétaux, tant que les logiques des lobbies de l’industrie et de la finance n’auront pas décidé de changement de paradigme. Dans sa fuite en avant, cette croissance chinoise soulève chez nous des tas de nouvelles questions… Nous repartons, nous aussi un peu noyés et perdus dans ce monde uniformisé, cette culture de la copie. Vrai, faux ? Authenticité, bluff ? Cette vision est-elle réalité ? En voilà la certitude.

Prête à abandonner l’optimisme, à finir de me convaincre que, nous nageons en plein cataclysme, au beau milieu d’une plaine surpeuplée et dont le brouillard morose me brise le cœur, une nouvelle rencontre m’extirpe de cette vision sombre, pure projection de mes valeurs et de mes émotions. Je pourrais les décrire par dizaine, tellement ces rencontres restent inscrites dans notre mémoire. Ce jeune à vélo qui nos escorte en plein Lanzhou. Cet autre jeune, dont la voiture nous indique qu’il fait parti des nouveaux riches, qui fouille son bolide pour y trouver coûte que coûte une bouteille ou à manger à nous offrir. Et ce vieux à côté qui s’en lèche les babines, laissant suggérer que ce jeune garçon ne se moque pas de nous… Un autre encore qui, à l’heure de la fermeture de la gare et sous le coup de pouce de sa collègue, nous emmène manger puis dormir chez lui. Ou encore ces deux copains qui, malgré le regard désapprobateur de leurs parents, et ne voulant pas nous laisser dormir dehors, finissent par nous payer l’hôtel à locaux où nous étions clandestins, protégés par la patronne. Que deviendrait le voyage sans les rencontres qui lui donne corps ? Au milieu du chaos, la générosité de l’être et son instinct de survie. Combien nous disaient "je ne veux pas vivre ici, c’est trop bruyant, c’est trop". Je découvrais, par delà les codes et les valeurs, ces élans d’entraide, cette fraternité universelle.

mercredi 16 octobre 2013

Precision a nos lecteurs frustres du manque de photo


Desoles...

Bah oui bah oui, on sait... mais on est des cyclo "as been", on n'a pas d'ordinateur ou de telephone portable qui connecte et clic clic, on arrive pas a trouver des boites et de bonnes connexions sur la route pour telecharger ces monstres de dossiers photos... Et puis maintenant qu'on en a trouve une, toutes nos cartes photos sont bloquees, parce que la derniere fois qu'on les a mises sur un ordi, c'etait un Mac. Il a tout formate, donc Windows, qui est le monopole en Asie centrale, est incapable de reouvrir tout ca... Bravo, merci l'industrie informatique. Donc ben... ce sera plus tard. En France surement, Inchallah ! En attendant, on blinde de texte (au moins, ca c'est fait), a vous d'imaginer le reste...

Les retrospectives de Xavier (2)

16 octobre 2013

Ce visa chinois... nous regrettons tellement de ne pas l'avoir fait a Teheran... Mais les "lois et regulations" des ambassades changent tellement, d'un jour a l'autre ou selon les nationalites. Si seulement le consulat de Tashkent nous donnait 2 mois pour entrer le pays (1 mois via la Pamir, mission impossible!!), tout serait bien plus simple. Et si Rohloff avait envoye ce foutu bloc plus tot... Alors on decide a Tashkent de laisse tomber ce visa chinois, et de partir dans la Pamir. On esperait que la situation a Bishkek (Kyrghystan) se serait debloquee d'ici la... Mais apres avoir passe nos premiers 10.000kms dans la descente du plateau de la Pamir, et aux dires des rares cyclos que nous avons rencontre, nous savons que la situation a Bishkek est la meme, ou du moins selon les on-dit, il serait peut-etre possible si nous avions un visa kyrghyze de 6 mois, via Ms Liu, le contact agence a Bishkek qui degote un visa 1 mois uniquement... 
Une autre option? Retour a Tashkent, donc du coup repayer un visa ouzbek (75$ par personne) et les registrations (10$ tous les 3 jours en moyenne...), monter un dossier beton pour le consulat pour esperer avoir 3 mois de visa en sachant que nous sommes francais... et surtout en prenant soin de ne pas mentionnner le mot "velo".
Option No 3 : L'ambassade d'Almaty au Kazakstan, mais elle semble avoir fermee elle aussi ses portes aux touristes.
ET MERDE !
Option No 4 : Prendre un avion pour Teheran, repayer un visa iranien et faire vite fait bien fait un joli visa chinois avec 3 mois pour entrer et 3 mois dans le pays ? Quant bien meme apres tant de kilometres a la force de nos mollets. Ce serait tellement frustrant ! Le voyage, ses embuches administratives, nous a-do-rons. Et encore nous sommes francais et nous avons pu avoir tous nos visas jusqu'ici sans trop de difficultes.
Mais alors, option No 5 : quitte a prendre l'avion, autant aller directement en Inde ou en Asie du Sud-Est ! Quant bien meme (bis) ! Sauter entre 6 et 8.000kms alors que nous en avons fait 10.000, que nous avons vu les paysages et les cultures changer au fur et a mesure, ce serait comme commencer un autre voyage... et toujours avec cette frustration qui l'accompagne...
Bon. Dans l'absolu, pourquoi pas ? Mais pour 3 mois ? Est-ce que cela vaut bien le coup ?? Car nous avons cette date butoire de debut mars 2014, le contrat de Camille avec l'agence ADEUS sur Strasbourg...
Reflechissons donc a 2 fois. Pourquoi se presser, etre frustre, rajouter du budget avion, prendre des risques pour les velos, debarquer dans une culture tellement differente sans voir ni sentir la progression a laquelle on est habitue, tout ca pour se lamenter sur un visa loupe a Teheran... et payer cher pour un retour avion en France depuis l'asie du sud-est...

Nous apprenons a l'instant que la fameuse Ms Liu a repris du service... A notre plus grande surprise, le visa chinois a 140$ pour un mois (cher paye), et 1 mois d'extension apparemment possible ??...
Il faut y reflechir et decider vite...

La Pamir, " un peu plus pres des etoiles ! "

29 septembre, Tadjikistan.

Les fillettes en bord de route, une cerpette a la main. Un groupe d'ecoliers, le costume noir et la jupe ondulee, tentent le stop pour rentrer dejeuner. Un papy au beret gris, tire sa vache au champs d'un pas serein. Parfois, des casquettes kakis depassent d'un muret de pierre, surveillent la frontiere afghane, un ancien champs mine, ou organisent la sortie d'une voiture tombee dans le ravin. Etrange atmosphere cette interface, ou seule la riviere fait frontiere. Le climat montagnard, sec et simple, un niveau de vie qui s'amoindri et contraste tant avec le bling bling dushambesque aux lunettes noires et chaussures cirees. Des foyers qui se nourrissent de peu, mais de leur champs, des epiceries au choix mince et redontant. Desert industriel et artisanal, ce monde rural semble etre le fief des ONG et des placements financiers d'une aide internationale. Autriche, Suisse, Allemagne, UE, UK, USA...  Au hasard des discussions, au hammam, ou accueillis dans les maisons, nous le decouvrons : le Pamir.

Sous leurs airs vaporeux, l'oeil luisant et le sourire genereux, deux alcooliques - euh... deux acolytes - nous invitent chez eux. Le premier nous offre un champs pour passer la nuit face a la riviere qui fait frontiere, et le second... une toute autre partie. Sarvalcho, dit "Sacha". "Tchai ! Tchai !" - nous lance-t-il. "Tchai, Water, Milk ! Kouchit, kouchit". Deux gros pains frais. Se rapprochant doucement, il tend son coup au dessus de la table, petits coups de doigt a la gorge... c'est parti. "Momento, experimento ! " Deux, puis quatre bouteilles de vodka. Un bakal pour tout le monde, petite inspiration prealable et...
Professeur de russe a la retraite, se papa ours nous prend d'affection, et nous donne enfin des clefs d'entree dans une culture qui change et se distingue tant des kilometres passes. Le Pamir... Il y a le Tadjikistan, le Kyrghystan, et le Pamir. A coup de dictionnaire, sa fille m'aide a traduire les maigres questions que je m'ose a poser. Le bloc sovietique a completement ferme la frontiere afghane. Logique. Terrain d'affrontement Est-Ouest. La fin de l'URSS, comme dans d'autres endroits, a entraine le retrait des investissements et abandonnes les infrastructures (eau, energie...). L'enseignement, la sante et quelques postes administratifs sont les seuls secteurs a emploi dans ces valles escarpees. Autrement, direction la Russie, puis retour au village, veaux et poulets arrondissent les fins de mois.
Nous faisons le tour de ces maisons "pamirski" ismaelites et comprenons le style d'interieur "a la Pamir". Entree sur la droite qui recoit les invites, salon sur la gauche et banquettes en carre, plafonds en lozange et les cinq piliers. Cinq piliers pour cinq prophetes, et le portrait d'Agah Kahn, 49eme imam de la communaute ismaelite. Originaire de la confederation suisse, il a finance les secteurs primordiaux dans le Pamir a la fute du bloc communiste, au Tadjikistan et Afghanistan entre autres. Reconstruit des ponts sur la frontiere, rehabilite des lieux de soins, d'education, des banques.
Reveilles encore ennivres, un dernier bakal a la main ferme plein d'amitie, nous quittons Sacha, les yeux brillants et l'air pimpant. "Momento, experimento"...

Nous y sommes. 4000 metres d'altitude. Les poumons s'etirent tant que se peut pour glaner un surplus d'oxygene. Pres de 4 jours de montee pour donner le temps au corps de s'adapter. Depuis le plateau, des tetes blanches pointues depassent de part et d'autres. Chefs de fil ou gardiennes des alentours, elles plantent leur pic dans l'horizon. 5000, 5700, et pourtant si proches de nous. Nous passons le premier col a 4200. La respiration et l'oxygene pompe rythment le corps. D'habitude c'est l'inverse, non ? 4000 metres d'altitude...
Le col de la jument blanche, dit "Ak-baital" (4655m) nous fait redescendre sur le lac Karakul. Trois jours de repos a 4000m. D'un jour a l'autre, nous trainons la tente et les velos a un autre coin du lac. Quelques yacks sur une pature jaunie par l'air sec d'altitude et les rayons d'un soleil qui n'est plus si haut. La nuit, la voie lactee, les etoiles filantes et des couches de soleil rappellent a Xavier les nuits polaires de Norvege. Le sel craque sous nos pieds comme une cuillere sur un crumble. Humm... le crumble... Le steak frite. Le poulet au four. La quenelle sauce tomate. La salade verte en vinaigrette facon memee. Le clafoutis. La choucroute. Le jus de fruits presse et la feuille de menthe. La glace a la vanille, la chantilly et les amandes effilees... Je ne pensais pas que cela arriverait. Mes papilles sont rebutees d'une nourriture maigre et rebutante de grande altitude. La diarhee, le souffle court et la nausee coupent l'appetit. Ca tombe plutot bien, car au programme, il n'y a rien. On erre sur le bord du lac, explore des vestiges communistes. Xavier revient de nul part a dos d'ane amadoue quelque part, la clope au bec et le regard au loin... "I am a lonesome donkeyboy"...

Pour tenter un repas un peu plus seduisant que les biscuits de l'ex-union sovietique durs comme du roc, les pates collantes et le riz au gout benzine, on visite quelques homestay et leurs restes de cuisine. Dans le salon, nos yeux tombent sur un calendrier "Pamir", et on feuillette les photos de tadjikes et de kirghizes de ce haut plateau. Bon sang, ces images de magazine reportage ou que l'on associait a des documentaires sur Arte, nous les avons vecues. Le Kirghize au chapeau noir et blanc qui nous salue, le petit matin partage avec une famille en yourt, la traite des yacks, les courses au bazard, les sourires des petites tadjikes emmitoufflees dans leurs couches de tissus multicolores... Nous l'avons vecu et cela me parait etre du reve. Notre cuisiniere kyrghyze m'en tire. "Green tea or black tee ? " Belle comme tout, le fichu sur la tete, la voix douce et l'allure posee. "Non" - me repond-elle. "Je suis de Murgab. Mais j'ai ete mariee ici. Je m'ennuie. Je reste a la maison toute la journee. Avant, j'etais infirmiere. Ici, il n'y a rien. Peu d'oxygene, peu de nourriture. Pas de tomate ou de mouton." J'ose ma question : Tu peux choisir ton mari ici ? "Non. Il est 15h, c'est ca ?" Oui c'est ca. Je me tue. Que cela doit etre etrange de devoir partager un jour soudain le lit d'un inconnu, lui apporter assistance et vivre dans le respect et la cohabitation d'une belle famille qui s'est arrangee avec son propre pere d'un mariage bien fait. Elle nous offre deux pains, elle m'embrasse. Merci, lui dis-je.
Et que l'hiver doit etre rude sur ce plateau. Loin du trafic, une nourriture rationnee, des puits geles, des coupures d'electricite, du vent et de la neige par - 40... Pain, the et lait de yack en fin de saison. Un maigre poele a la bouse de vache et aux racines d'arbustres pour chauffer une cuisine ou le carreau trop fin a fele il y a quelques mois surement. Un long manteau de fourrure pour recouvrir les bottes de cuir. Voila a quoi je pense alors que, assis a la table de cette cantine de village, la babouchka nous sert la soupe et un lagman bien chaud, une ficelle entre les deux oreilles ballotant dans son cou.

Le Pamir et ses secrets. La grandeur de son plateau. Un soleil permanent. Des etendues desertiques et caillouteuses que les yacks sillonnent, laissant derriere eux une trainee poussiereuse. Il faut decoller. Petite halte dans le no man's land chinois, pour rigoler ou pour se venger d'un visa chinois que nous n'avons pas. Nous rejoignons bientot la frontiere du Kirghizistan, a coups de pedales peu presses. Les coups de feu des militaires dans le no man's land nous rappelle une route que des kilos d'heroine sillonnent en direction de l'Europe, via Moscou... Et puis...

" Bienvenue ! " Tampon sur le passeport (07/10/13), "vous avez 2 mois ! " Quel soulagement. Enfin les vacances dans une Asie centrale ou les visas pressent les vagabonds de notre genre. Sari-tash. Le torrent devient une riviere, la plaine verte et grasse dessine la fin du plateau. Malgre l'automne, une odeur de printemps. La temperature remonte et l'athmosphere change de consistance. Xavier me parle devant sur son velo, mais maintenant, je peine a l'entendre. Le silence du Pamir est reste la-haut, et il nous faut nous reveiller d'un drole de reve...

Le Turkistan

Turkmenistan, Ouzbekistan, Tadjikistan... D'une dictature islamiste, nous entrons peu a peu dans l'ancien Turkistan. "Des pays musulmans pas comme les autres". Xavier le resume ainsi, et c'est tout a fait ca. Un melange de Salamalikum et de vodka. Drole de transition entre la douce chaleur a l'iranienne et la drole accolade a la russe.

7 aout 2013, Turkmenistan

Cinq jours seulement au Turkmenistan, c'est tellement peu. Visa transit uniquement, qui nous permet aussi d'eviter un visa touriste difficile a obtenir, que l'on paie une fortune et qui oblige a etre accompagne d'un guide.
Le passage a la frontiere au petit matin nous embarque dans une histoire russe encore vivante. Un poste de police sobre, des murs ravigores d'un vert pale et froid. Le regard sec, la tenue bourrue, le chef du scanner arrive enfin pour controler nos bagages. Il doit etre forme et specialiste du scan. Ouverture rapide des sacoches. La poches bleue ? "De la vodka." C'est bon, ils ont l'humour facile. Nous passons dans une piece blanche, un lit et un homme en blouse derriere son bureau. "Parrusski ?" Niet. Desoles. S'il y a des problemes ? Euh... non, l'Iran c'etait super. Pourquoi ? Nous pouvons sortir. C'etait le docteur.
Le top chrono est lance, nous avons moins de 5 jours chez les turkmenes (pour un visa qui nous coute 55$ et un droit de passage de 12$ par personne quand meme...). A chaque passage frontiere, les visages changent. Les femmes, toutes en couleurs, qui ont de la prestance et du caractere, qui ont de la "gueule". Certainement pour tenir debout devant des hommes aux allures bruts... Nous filons a la premiere ville pour changer quelques dollars en manats. Plus de panneaux d'indications, des inscriptions en cyrillique. Des grosses bagnoles flambantes neuves, clinquantes et brillantes, des chauffeurs aux lunettes noirs et dents dorees qui baissent les vitres pour nous demander d'ou l'on vient. Des scenes sur la mafia russe sorties directes d'un film americain.

J'apprehendais un peu la sortie du nid douillet iranien. Xavier, lui, retrouve peu a peu le contact franc mais non moins affectueux de la culture russe. Rapidement, on nous accompagne pour trouver une banque. Fermee entre 12 et 14h, un homme nous fait signe. Voulez-vous manger ? Pourquoi pas, suivons-le. Bientot assis sur un tapis, une enfant en jupette nous dresse un nappe et y pose le the. Une mamma dans la cuisine nous passe une assiette pleine de ces galettes triangulaires fourrees a la viande... Et voila, bienvenue.  Engouffre ce delice en quelques minutes, notre hote nous rassure : voila des coussins, couchez-vous. Apres manger, c'est la sieste. Comme tout le monde. Un interieur boise et des peintures bleutees, le tissu fleuri des femmes et le beret pour les hommes a la peau mate. Le voile, si lourd en Iran, est maintenant porte de maniere differente, voir plus du tout. Nous fermons les yeux. Voyage aux Antilles dans un bain russe...

Nous prenons la route qui coupe a travers une plaine desertique pour rejoindre Mary au plus court. Une voiture banalisee nous suit, puis fini par nous demander de nous arreter. "Je suis de l'immigration. Vous ne pouvez pas passer par ici. La route s'arrete dans quelques kilometres, c'est le desert et... faites voir votre visa ? Visa transit ? Retourner alors sur la route principale". Nous expliquons alors qu'a velo, c'est la route la plus directe. Que nous sommes bien equipes et que nous avons assez d'eau et de nourriture pour etre en autonomie. Il nous laisse partir. Nous redemandons aux locaux qui nous confirment que la route reste pratiquable. Nous passons 2 jours a pedaler sur du sable volatile, mousseux, ou un reste d'asphalte fait parfois surface. Des "souris du desert" aux longues queues, des fourmis geantes et des moustiques voraces. Deux nuits au milieu de nulle part, pour le coup, sans un chat...
Mary, "grande" ville du Turkmenistan qui nous donne un apercu plus juste de la mixite des visages turkmenes. Silhouettes fines aux yeux brides, cheveux blonds ou roux parfois qui nous surprennent. Quelle drole de mix ce pays aux portes de la Chine, aux influences de l'ex URSS, ou le voile est optionnel, mais ou la biere et la vodka sont les boissons populaires...

Nous filons tant bien que mal sur Turkmenabad. Apres un camion stop sans succes et une galere aux guichets pour degotter le fameux ticket de train apres 10 heures d'attente et une dizaine de "ticket niet"... Ces quelques jours n'auront pas suffit pour traverser tout le pays, mais nous aurons permis d'entrer quelques familles turkmenes.
Deja la frontiere turkmene-ouzbek. Rebelotte, un homme derriere son bureau me dit d'approcher, et me tend un truc en plastique noir sur le front. "clic". Bon sang, une blague avec un flingue ? Ils en seraient capables. Non c'est ta temperature. 36, c'est bon. C'etait un autre controle medical. Visa transit : memes regles pour les cyclo que les poulets en batterie surement. On pourrait avoir des kilos d'heroine dans nos bagages que personnes s'en rendrait compte. Oh, c'est quoi ce bout de journal ? La photo du president turkmene a velo. Ah non, ca, ca ne peut pas sortir d'ici. Confisque. Ce que l'on voit de leur dictature doit rester dans le territoire.

11 aout 2013, Ouzbekistan.

Boukhara, un 13 aout... Si les ouzbek aussi sont tres hospitaliers (comme la plupart des locaux depuis notre sortie d'Europe), le gouvernement, lui, l'est moins. Comme en Iran, nous ne sommes pas autorises a dormir chez l'habitant, et l'ouzbek prend des risques a nous accueillir. 72h se sont ecoulees depuis notre entree en Ouzbekistan, nous devons alors nous enregistrer dans un hotel habilite a recevoir des touristes et a donner ces precieuses cartes d'enregistrement. Cette histoire d'enregistrement est apparament serieuse, des echos recents d'expulsion finissent de nous convaincre. Nous tentons alors de nous enregistrer directement a l'OVIR pour eviter de payer les hotels et de decliner les invitations spontanees des locaux. Non, le seul moyen de s'enregistrer, c'est l'hotel. "Allez dans n'importe quel hotel, et donner un peu plus d'argent... prenez la carte d'enregistement et filez..." - nous chochotait un officier... Apres les visas, ces enregistrements sont un bon moyen de controle par l'argent... y etre confronte pour la premiere fois aussi durement maintenant nous met a l'epreuve. Nous avions evite jusqu'a present de mettre les pieds dans quelquonque hotel, nous allons devoir y mettre un terme. Dommage, le voyage veut ca. Enfin... surtout les autorites ouzbeks.

Ah... l'Ouzbekistan. L'Ouzbekistan et sa reputation de policiers corrompus. A quelques kilometres de la frontiere, une voiture s'approche. Une vitre se baisse et un homme tend un billet de dollar et sa carte de police. Ils descendent. Un relent de vodka et les yeux brillants de nos deux comperes nous disent qu'ils sont deja ronds. Il est 10h du matin. Curieusement, il fini par nous embrasser et nous prendre en photo. Nasvidania ! Ouf. Epique ces policiers. De grands sportifs ! Peur de rien.

Boukhara, Samarcande... villes musees que nous scannons rapidement a velo. Chargees d'histoire, leurs monuments nous emerveillent le temps d'une journee qui ne suffit certainement pas a comprendre ce qu'il a pu s'y passer...  En plus des visas qui expirent et du visa chinois qui reste en suspend, il faut pedaler vite. Et il faut foncer a Tashkent. Et recuperer le bloc du Rohloff. D'ailleurs, il nous faut encore trouver le sacrosaint "internet cafe" pour appeler une derniere fois le service Rohloff qui ne nous donne pas de nouvelle. Il faut le relancer, une fois de plus. Appeler la centrale en Allemagne pour donner un coup de collier. Nous approchons Tashkent, et toujours pas de confirmation d'envoi du nouveau bloc qui devrait pourtant deja etre arrive, comme convenu 1 mois auparavant par telephone... Ca nous travaille. Et les registrations tous les 3 jours. Et les controles de police. On en a marre. Merci a vous, locaux du quotidien, qui nous ouvrent leur porte pour partager le repas ou nous abriter pour la nuit !

Tashkent. Comme a chaque fois que nous rentrons dans une grande ville, un pic de stress a tendance a nous emporter. Nous courrons depuis notre arrivee, pas une seconde pour nous. Le visa chinois a faire. Le bloc du Rohloff a chercher, des soucis mecaniques a regler. 4h d'attente devant l'Ambassade chinoise nous fatiguent bien plus que 100km en une journee.
Ahh... Tashkent. Sommum du culte presidentiel, exemple parfait de l'ex-Republique sovietique. Les rues droites et froides, seules routes neuves du pays... des policiers a chaque carrefour qui nous demandent de rouler sur le trottoir lorsque le president Karimov (au pouvoir depuis 1991) est de sortie. A l'instar de Dushambe. Son portrait est dans les rues, la ville s'arrete lorsqu'il se deplace. Les ouzbek nous assurent qu'ici, c'est "problem niet". Coupures d'electricite, stations essences fermees ? Oui mais, tout le monde a de quoi manger nous dit-on. La visite du musee national, section "histoire moderne", complete le tout. Nous regardons les exploits et avancees qu'a apporte le president. Propagande sur les succes de la modernisation d'un pays en retard. Energie, Industrie, Culture voiture. Tout y est. Ouverture aux investissements etrangers. Un Etat engage dans la lutte contre le terrorisme, images du 11 septembre a l'appui et serrage de mains avec Bush. Bref, un ex-pays sovietique de culture musulmane en voie d'occidentalisation. Parfait. Non ?


Puis nous sejournons chez Stanislav. Une curiosite et un enthousiasme a la decouverte, un coeur sur la main. Dans le petit appartement de sa mere mis gratuitement a sa disposition a l'epoque sovietique, nous voyageons dans une sequence du film "Goodbye Lenine". Ce soir, Anna arrive aussi. Allemande, de Dresdes. Ex-Allemagne de l'Est. Je plaisante en lui disant qu'elle pourra echanger avec la famille de Stanislav sur les "Ostalgique" d'ici. Plaisanterie qui devient bientot de reelles discussions tres serieuses. Je ne sais pas, ou j'essayais d'imaginer en tout cas, ce que des discussions entre trois europeens suspicieux du mondialisme et de sa gestion, et un ouzbek russe berce par une mere nostalgique de l'epoque sovietique ont pu creer chez Stanislav. Nous racontons nos doutes sur une Europe en crise et les mefaits d'une mondialisation pilotee par quelques riches lobbistes, nous demandons pourquoi la periode russe en Ouzbekistan etait mieux ? Reponse apres reponse, je vois Anna se decomposer. Elle s'essaie de nouveau a reformuler, a traduire du russe a l'allemand, du francais au russe. Sa voix augmente, ses joues rougissent, elle s'affale sur le dossier de sa chaise. "Brainwashing". C'est fou, nous dit-elle. "Il est completement lessive par la vision de sa mere, reflet de la propagande communiste". Stanislav semble croire avec difficulte a ce qui peut se raconter autour de la table. "I can not believe, that few person control us and our behaviour".  L'eloge d'une doctrine fondamentalement bonne... "L'effondrement du bloc sovietique est lie a des erreurs que les dirigents communistes eux-memes reconnaissent", insiste-t-il. Philosophie incarnee, idolatree, transcendant leur vision du monde moderne. "L'URSS etait une bonne chose, et la preuve en est : a voir l'Afghanistan, dans quel etat est le pays aujourd'hui ? Et contrairement a l'Ouzbekistan, il ne faisait pas partie de l'URSS...".
Je m'assieds sur le canape, et regarde la mere de Stanislav se laisser aller dans la magie et la melodie des morceaux de Bethoven qu'Anna leur offre a partager, s'echapper pendant quelques minutes de ce petit appartement dont elle ne sort peut-etre pas, le sourire au coin des levres... Et l'imagine racontant a Anna en large et en travers la vie de son unique fille mariee a un russe, que son autre fille reste ici parce qu'elle ne veut pas aller vivre avec son mari ouzbek. Que la fin de l'URSS en Ouzbekistan a degrade le pays. Que de plus en plus, on parle ouzbek dans les rues, disait-elle, elle dont les parents immigraient ici quelques dizaines d'annees plus tot. Nous quittons Stanislav pour rejoindre le Tadjikistan. Je me demande ce qu'il pense de ces soirees a discuter de tout ca. De quelle perspective il nous ecoutait...